SUR LA DIFFICULTÉ EXTRÊME DE L’APPRÉCIATION MUSICALE

L’étude de la musique et la compréhension de ce phénomène exigeraient le recours à toutes les disciplines de la connaissance si l’on veut dépasser le simple plaisir primaire
de l’écoute pour en approfondir le sens.

En effet, l’immatérialité de la musique lui confère un statut particulier : un art doublé d’une science physique et acoustique, mathématique et géométrique, physiologique et ergonomique, historique et organologique, architecturale et esthétique, psychologique et mystique, philosophique et métaphysique, intuitive et spirituelle… puisque cette vibration organisée est le véhicule de la pensée, du sentiment et de l’émotion qui résume et synthétise à la fois la nature humaine et l’Histoire, la vie et l’ UNIVERS dans son impensable infinité, même si la sensibilité de cette conscience est rare.
Certes, il n’est pas nécessaire d’entrer dans toutes ces considérations pour apprécier d’emblée
la Musique digne de ce nom, il suffit de se laisser porter et pénétrer par
l'effluve magnétique de
ses
vibrations. On peut avoir le goût, l’oreille et le sens de la musique sans avoir appris la technique musicale, ni forcément pris conscience de ses implications si vastes et profondes comme le Cosmos.

L’inverse est vrai : combien de « techniciens » ayant appris la musique et qui ne sont pas musiciens !
C'est le constat pédagogique d'une longue expérience. Combien de virtuoses ont si peu de sensibilité
car ils sont très souvent incultes, le mécanisme suppléant la musicalité.
Or, la musique se nourrit de tout sauf des notes. Cependant l’attitude du mélomane face à la musique n’est pas la même que celle du musicien confirmé. Ils utilisent chacun des facultés différentes, globales et passives pour le mélomane qui est « un spectateur » récepteur,  tandis que
le musicien est acteur émetteur par un développement analytique et synthétique.

Pour un auditeur mélomane, comme pour un musicien amateur, il conviendrait de réécouter trois fois d'affilés une pièce, puis faire une pause avant de prendre la suivante. Cette technique pédagogique générale que je fais employer à mes élèves au piano à l'orgue ou au clavecin pour chaque mesure ou phrase, permet une assimilation sans faille pour la stratification de l'écoute comme de l'imprégnation des gestes. C'est la même chose pour l'écoute musicale d'un auditeur.

L'écoute des musiques polyphoniques médiévales et de la Renaissance, qu'elles soient vocales ou instrumentales constituent très souvent des OSNI* pour les oreilles formatées aux affects
du romantisme du XIXe et la simplification ou la complication hybride du modernisme au XXe.
Nous ne dirons jamais assez l'importance de découvrir ces univers antérieurs inconnus pour l'immense majorité des mélomanes comme des musiciens qui ne remontent même pas à la synthèse BACHIENNE !
Cependant, il ne faut pas croire qu'elle suffira à combler à elle seule l'immense richesse des siècles l'ayant précédée...Très loin de là ! (* OSNI :objets sonores non identifiés !)

La polyphonie pour clavier est infiniment plus difficile à jouer, sur ses trois plans, que la musique romantique se contentant généralement d'une mélodie à la main droite et d'un accompagnement d'accords ou d'arpège à la main gauche*.  Issue de la révolution Monteverdienne de la monodie accompagné,  la naissance de l'individualisme a remplacé la communauté spirituelle polyphonique.
* Sauf chez le redoutable Robert SCHUMANN au clavier symphonique très chargé harmoniquement.
C'est la raison aussi pour laquelle aucun pianiste (1) ne s'attaque à ces périodes si lointaines de l'esprit orgueilleux de ce siècle où les effets de manches et les grimaces de l'ego narcissique sont absents d'humanisme autant que de spiritualité !
" Le son n'est pas la musique, même si elle en a besoin pour se matérialiser." (CELIBIDACHE)
Seul, Glen GOULD ayant trempé longtemps dans la synthèse de la rigueur luthérienne compassée,
avait osé s'inviter discrètement chez les virginalistes Anglais dont il adorait la liberté d’expression.
Il est physiquement et donc ontologiquement impossible de faire le clown dans ces périodes musicales
où l'esprit élevé qui avait cours dominait l'animal de foire !

Si l'oreille et l'esprit ne se sont pas suffisamment abreuvés de l'ascèse vibratoire et vocale du chant Grégorien puis Orthodoxe pour les apprécier, on ne sait guère ce qu'est la Musique ! Dans le chant,
le sens des mots est primordial même si l’oreille est sensible aux mélismes de la musicalité de la langue
et aux styles hiératique des 7 modes antiques.
La source de notre Art envié par le monde entier y puise son énergie transmuée dans la vie mystérieuse
des eaux vives irriguant la course de ces torrents, fleuves et rivières sonores.
Également, la connaissance des racines donne un sens et une raison d' être aux gens et à la perception
des choses.
L' écoute musicale est ainsi faite qu'elle se construit dans la mémoire par des strates successives
et leurs plus ou moins grandes absences créent forcément des vides de sens et de substances amenant des carences dans sa propre constitution musicale et donc dans la formation du goût, entraînant la déficience du jugement qui n' est que la somme de ses propres lacunes. 

C'est la raison pour laquelle, la conscience de sa formation empirique de mélomane lacunaire ou
de musicien amateur pas assez éclairé peu se combler d' abord par une lecture assidue de l' Histoire
de la musique et de celle connexe des hommes, devant être illustrée par des exemples sonores dans
un premier temps, puis par une plongée plus importante dans les compositeurs et leurs œuvres.
C'est alors que se découvre émerveillé l'immensité des univers musicaux, de leurs incomparables joyaux   qui tout à coup comme un aveugle qui voit,  plonge son regard dans l'immensité transparente du firmament étoilé (*).
Tant que l'on n'a pas tété la Voie Lactée musicale, la vision du monde reste opaque et très rabougrie !
Bien sûr, une telle démarche demande la volonté et la passion d’explorer de lointaines terres inconnues
si ce n’est des planètes se trouvant dans d’autres galaxies. Il y faut bien sûr du temps et des moyens,
c'est-à-dire en réalité et malheureusement peu d'élus recouvrant la vue translucide pour transpercer
les voiles de la sphère infinie de la Musique.

Il y a une grande différence entre un concert ou un récital où peut passer des imperfections majeures.
Mais un enregistrement ne permet plus de les supporter car elles sont cristallisées, donc irréversibles et présentées comme des qualités «  interprétatives » par des oreilles pas assez expertes et des esprits séduits par des superficialités trompeuses. La gravitation d’éléments insoupçonnés et d’informations ignorés mise en lumière permettent de justifier une analyse objective des faits.

La musique est un objet sonore qui n’échappe pas à l’observation de l’esprit scientifique, mais qui exige davantage, puisque sa complexité est bien plus qu’une matière sonore, car « l’objet » vibratoire qu’est
la musique est l'expression de la vie même, biologique, psychique et spirituelle, d’où la grande difficulté de l’appréhender dans sa totalité à cause de son efflorescence quasi insaisissable, dépassant les seules facultés intellectuelles.

Produit quasi unique de l’espèce humaine en tant qu’élément culturel, cependant en germe dans la nature, comment pourrait-il en être autrement, elle témoigne de la surhumanité dans l’homme
par le dépassement qu’elle exige de sa nature inférieure.
                                           
                                     « Il y a de la musique dans le soupir du roseau ;                                     
                                 Il y a de la musique dans le bouillonnement du ruisseau ;                          
                       Il y a de la musique en toutes choses, si les hommes pouvaient l' entendre.                                                 Leur terre n’est qu’un écho des astres. »  
                                                                                                          (Lord BYRON, Don Juan, XV)

Quoiqu’il en soit, chacun entend la musique au niveau de son propre champ de conscience qui évolue
avec la méditation et la pratique dans l'école de la vie dont la curiosité est toujours la précellence.

               « La curiosité intellectuelle – vouloir comprendre – dérive d’un besoin aussi fondamental                        que la faim ou la sexualité : l’énergie exploratrice ». (Arthur Koestler 1905-1983)

N.B. (1) Les pianistes ne sont pas formés musicalement et techniquement pour la musique ancienne.
De ce fait, notre programme d'enseignement pour les élèves va de l'époque médiévale au XXe siècle, nos élèves passant du piano à l'orgue et au clavecin sans difficulté.

(*) Il existe d'excellentes anthologies chez HM et DHM, et dernièrement chez RICERCAR par trois beaux coffrets livrets : Guide des instruments anciens du Moyen Age au 18e siècle (Coffret Livre-Disque 9 CD) La Polyphonie Flamande (Coffret Livre-Disque 9 CD) Réforme & contre-réforme (Coffret 8 CD) 

(*) Firmament : Du latin ecclésiastique « firmamentum », du latin classique « firmare » rendre ferme.
Tout un programme ! Dans le langage littéraire : Ciel, voûte céleste ! Quel raccourci sémantique et ontologique !
L'observation   du ciel rendrait donc ferme dans la foi, face à l'illusion de la matière par cette vision infinie de l'insondable éternité du cosmos !